QUADrature, troisième volet

L’exposition Sak vid pa kanpe! met de l’avant la dimension politique du corps comme véhicule porté par le désir de transformations sociales.

18 Janvier 2021 à 10H36

Dans la vidéo performance.png, filmée à la Galerie de l’UQAM, l’artiste confronte les stéréotypes culturels à travers le corps comme objet de désir et de consommation.
Photo :Francisco Gonzalez-Rosas, performance.png (image tirée de la vidéo)., 2021, performance vidéo.

La Galerie de l’UQAM présente Sak vid pa kanpe! (Un sac vide ne tient pas debout!), le troisième des quatre volets du projet virtuel QUADrature. L’exposition, dont le titre fait allusion à un proverbe créole, met de l’avant la dimension politique du corps comme véhicule porté par le désir de transformations sociales. Elle rassemble les recherches artistiques de Francisco Gonzalez-Rosas, de Marie La Vierge et Yonel Charles, d’Anahita Norouzi et d’Eliza Olkinitskaya dans une temporalité marquée par la présence et l’absence des corps.

Le commissariat de l’exposition est assuré par le Musée d’art actuel/ Département des invisibles (MAADI), un musée itinérant dirigé par l’artiste et diplômé Stanley Février (M.A. arts visuels et médiatiques, 2019) ayant pour mission d’activer la pensée critique en apportant une lecture plurielle et inclusive sur les enjeux actuels de l’art contemporain. En qualité de musée du XXIe siècle, le MAADI se veut un espace de réflexion sur le musée en tant que plateforme d’émancipation sociale et collective. «Nous déclarons ce lieu comme un espace de création collective où nous sommes toutes et tous égales et égaux, écrivent les membres du MAADI, dans le Manifeste des inconnus, que l’on peut lire en ligne en ouverture de l’exposition virtuelle. Nous réclamons ici et aujourd’hui une libération culturelle et sociale qui met en valeur tout ce que vous êtes, oui, vous comme moi, avec votre unique et particulière couleur de peau.»

Le projet QUADrature

QUADrature est inspiré de l’œuvre Quad (1980), de Samuel Beckett, une pièce écrite pour la télévision et mettant en présence quatre interprètes qui parcourent une scène quadrangulaire en effectuant différents trajets latéraux et diagonaux rigoureusement déterminés. Avec l’aide des membres de l’équipe de la Galerie de l’UQAM Anne Philippon et Philippe Dumaine, la directrice Louise Déry a imaginé QUADrature pour quatre commissaires qui doivent développer un volet du projet impliquant chacun quatre artistes. Ces expositions virtuelles seront déployées tout au long de la saison 2020-2021 suivant les principes de la scénographie de Quad, pour être finalement réunies en une cinquième présentation anticipée comme une conversation globale qui mettra en présence le travail des quatre commissaires et des 16 artistes. Le projet a été réalisé en collaboration avec le studio de design montréalais LOKI.

Rituel de libération

Lors de l’inauguration virtuelle du troisième volet de l’exposition, qui a eu lieu le jeudi 14 janvier sur la plateforme Zoom, les artistes Marie La Vierge et Yonel Charles ont présenté une performance en direct de Jakmel, en Ayiti (Haïti), «terre du premier peuple africain à prendre son indépendance et à se libérer de l’esclavage». Intitulée Ann chavire chodyè/Chavirons le système, l’œuvre se veut un rituel de libération se situant entre la danse et la performance «sur fond de pays en déroute». Un peu moins d’un mois avant la fin du mandat officiel du président actuel Jovenel Moïse, les artistes appellent «à la poursuite de la révolution».

Artiste, militante engagée et traductrice, Marie-Chantal Scholl, alias Marie La Vierge, a fondé l’Association pour la protection des espaces verts de L’Île-Bizard et Solidarité Québec-Haïti. Elle est aussi la cofondatrice de Solidarité NABRO, un groupe ayant soutenu une communauté autochtone contre la déforestation en Abitibi. Marie-Chantal Scholl a aussi été intervenante pour le GRIS-Montréal (Groupe de recherche et d’intervention sociale), qui lutte contre l’homophobie, tout en participant au mouvement Black Lives Matter à New York. Anarchiste anticoloniale, elle collabore depuis une quinzaine d’années avec divers groupes et initiatives montréalais qui militent contre le capitalisme, le racisme, le colonialisme, le patriarcat et les injustices sociales, et qui sont en faveur de la préservation de la nature, des personnes et des peuples. Elle est particulièrement passionnée par la situation politique et sociale d’Ayiti.

Né à Jakmel, en Ayiti, Yonel Charles est chorégraphe, danseur, comédien et chanteur professionnel depuis plus de 20 ans. Il a étudié la danse auprès de Viviane Gauthier et du Ballet folklorique d’Haïti, de même que l’art dramatique au Théâtre national de Port-au-Prince. Son style chorégraphique est un croisement de danse traditionnelle ayitienne, de danse contemporaine et de théâtre. Au fil des années, l’artiste a participé à plusieurs évènements internationaux, notamment à la Karifiesta (Trinidad et Tobago) et à toutes les éditions de la Ghetto Biennale depuis 2008 (Jakmel, Ayiti). Militant LGBTQ+, Yonel Charles a fondé la compagnie de danse et de théâtre Marasa Rak, qui reçoit des gens ayant été expulsés de leur famille ou de l’école en raison de leur orientation sexuelle. Il gère aussi la Peace House, à Pétionville, un refuge qui accueille les personnes LGBTQ+ en détresse. Le refuge tient lieu d’école où l’artiste enseigne les arts de la scène à ces jeunes, leur offrant l’occasion de s’exprimer, de bâtir leur estime de soi et de gagner leur vie.

Sexe et stéréotypes

La pratique de l’artiste chilien Francisco Gonzalez-Rosas combine performance, vidéo, son et installation tout en explorant les questions de la représentation, du genre, de la race, de la sexualité, de la culture numérique et de l’utilisation de la technologie. Dans la vidéo performance.png, filmée à la Galerie de l’UQAM, l’artiste confronte les stéréotypes culturels à travers le corps comme objet de désir et de consommation. Les spectateurs sont conviés à une séance photo au cours de laquelle un homme, joué par l’artiste lui-même, est dirigé par une équipe technique qui le manipule comme un objet. Le corps lisse, l’œil aguicheur, la bouche pulpeuse, il/elle s’amuse à emprunter diverses identités sexuelles, jouant des clichés, se présentant en latin lover ou en poupée exotique, vêtu d’une culotte bikini et de manches bouffantes, sous l’œil omniprésent des caméras et des écrans.

Images de crise

Depuis une dizaine d’années, l’artiste montréalaise d’origine iranienne Anahita Norouzi voyage fréquemment entre l’Iran et le Canada pour mener ses recherches et poursuivre ses projets artistiques, qui traitent des problèmes de mémoire et d’identité d’un point de vue psychohistorique. Son travail allie l’installation, la sculpture, la photo et la vidéo. La vidéo It Looks Nice from a Distance (Ça semble beau à distance) repense la notion de déplacement en période de crises (sanitaire, migratoire, environnementale, etc.). Les différentes scènes, qui montrent des migrants marcher le long d’une route ou se reposer en famille dans un parc, ont été tournées en Turquie par l’artiste lors de la crise des réfugiés en 2016. La violence du sujet tranche ainsi avec le calme apparent des scènes, coupées du son ambiant. En complément à la vidéo principale, des fenêtres-vidéos, que l’internaute doit activer, montrent, quant à elles, des images de divers lieux touristiques ou de plaisance vides prises par des caméras de surveillance. La Baie de Spinola, dans la République de Malte, ou les plages de Soverato et de Cervo Ligure, en Italie, font partie de ces endroits désertés par les touristes et les plaisanciers au début de la crise sanitaire.

La résistance des fleurs

Née en Russie, Eliza Olkinitskaya (B.A. arts visuels et médiatiques, 2018) est une artiste multidisciplinaire dont le travail se déploie à l’intersection des domaines des arts visuels, du film d’animation et du théâtre. L’artiste a exposé, entre autres, à la Galerie de l’UQAM, à GHAM & DAFE, au magasin d’Arprim, le centre d’essai en art imprimé, ainsi qu’à la Maison de la culture Maisonneuve. La vidéo White Flowers réfléchit au soulèvement des Biélorusses suite à l’élection, en août 2020, du président autocrate Alexandre Loukachenko, en poste depuis plus de 25 ans. L'écran de gauche présente un groupe de femmes vêtues de blanc et se tenant par la main. Partout au pays, les femmes jouent un rôle de premier plan au sein du mouvement d’opposition en constituant des chaînes de solidarité pacifiques, bouquets de fleurs à la main, en réponse à la forte répression policière. Sur l’autre écran, on peut voir l’artiste accrocher des fleurs blanches à des fils de barbelés, tel un hommage aux protestataires.  

Les trois premiers volets de l’exposition Quadrature sont présentés jusqu’au printemps 2021.

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