Rhodnie Désir: danser contre l’exclusion

La chorégraphe invitée au Département de danse propose un cours mariant démarche documentaire, engagement social et rythmes africains.

19 Mars 2021 à 15H53

Rhodnie Désir.Photo: Kevin Calixte

«Je m’intéresse au chaos social et aux injustices, lance la chorégraphe Rhodnie Désir. Par le biais de l’art, je veux être la voix de ceux et celles qui n’en ont pas.» Professeure invitée au Département de danse pour le trimestre d’hiver 2021, la chorégraphe et interprète partage avec sa classe du cours Interprétation II son approche très particulière, à la fois artistique, humanitaire et politique, qui aiguise la sensibilité à l’importance de la lutte contre l’exclusion et le racisme. Un travail qui s’inscrit tout à fait dans l’esprit de la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale, célébrée le 21 mars.

Après avoir créé BOW’T (boat, bateau), en 2013, une pièce portant sur les impacts psychiques de la migration et de la déportation, Rhodnie Désir s’est engagée dans un long processus de recherche afin de retracer l’histoire de ses ancêtres afrodescendants. Pendant quatre ans, elle visite six pays des Amériques à la rencontre de «porteuses et porteurs de savoir» – anthropologues, historiens, artistes –, tout en s’imprégnant des cultures et des rythmiques africaines déployées par les peuples qui y ont été déportés. Dans chaque pays, Rhodnie Désir rejoue sa pièce BOW’T, qu’elle adapte en fonction des rythmes locaux. Ainsi l’œuvre est ponctuée, au Brésil, d’une gestuelle empruntée à la danse jungo, pratiquée par les communautés noires du sud-est du pays. Transposée au Mexique, BOW’T s’inspire, cette fois, du son jarocho, un style de folklore fusionnant des éléments propres aux musiques espagnole et africaine. L’ensemble de huit nouvelles œuvres chorégraphiques et de vidéos documentaires compose BOW’T TRAIL, véritable contribution au patrimoine immatériel afrodescendant. Le webdocumentaire est disponible gratuitement sur la plateforme d’ARTV.

Au mois de février 2020, Rhodnie Désir a présenté à l’Espace libre BOW’T TRAIL Rétrospek, la huitième version de son œuvre phare: un spectacle chorégraphique documentaire retraçant «la somme des voyages, des interviews et des recherches menées pendant près de cinq ans», précise la chorégraphe. Le projet lui a valu l’obtention de deux Prix de la danse de Montréal 2020, soit le Grand Prix, décerné pour la première fois à une artiste issue des communautés noires, et le Prix Envol pour la diversité culturelle et les pratiques inclusives.

BOW’T TRAIL est le projet d’une vie. «Malgré le fait que j’adore partir à la rencontre des autres cultures, le projet est assez essoufflant, témoigne la chorégraphe. L’expérience est difficile, puisque l’histoire est très chargée émotivement.»

Dans le cadre du cours qu’elle donne au Département de danse, les étudiantes de première année ont l’occasion de mieux comprendre l’approche documentaire de la chorégraphe tout en se frottant aux rudiments de la danse afro-contemporaine. «Je m’appuie aussi sur les mouvements ancestraux et traditionnels des cultures noires, africaines et afrodescendantes», décrit-elle. Le cours se donne au Pavillon de danse avec l’assistance de l’interprète et candidate à la maîtrise Élisabeth Anne Dorléans (B.A. danse, 2016). Le conférencier-musicien Engone Endong, un spécialiste des rythmiques ancestrales du Gabon avec lequel Rhodnie Désir a travaillé sur le projet BOW’T TRAIL, est également sur place. «Pour moi, la relation avec le musicien et celle du corps avec le tambour, c’est très important.» Les étudiantes devront jouer un extrait de la pièce chorégraphique BOW’T TRAIL Rétrospek.

Durant son périple aux quatre coins des Amériques, Rhodnie Désir a appris à danser avec le poids, un tabou dans la danse contemporaine «Le poids n’est pas qu’un élément physique, dit-elle. L’interprète doit prendre corps dans l’espace et être conscient du poids intellectuel, social et spirituel qui émane de lui ou d’elle.» Selon la professeure, l’interprète prête son corps et le transforme en canal pour véhiculer un message. C’est ainsi que l’interprète a un poids social. «L’information et les connaissances récoltées pendant mon voyage ont eu un impact sur moi en tant qu’artiste et citoyenne, explique-t-elle. Il y a un poids à porter, mais il faut apprendre aussi à le transformer.»

En mode transmission

Rhodnie Désir se voue désormais au volet transmission de son BOW’T TRAIL. «Je souhaite transmettre tout ce bagage de savoirs anthropologiques, politiques, économiques et rythmiques», affirme-t-elle. 

En novembre prochain, Rhodnie Désir présentera une exposition chorégraphique au Ringling Museum, à Sarasota, en Floride. «Il s’agira d’une conversation entre le monde des ancêtres et les humains», explique-t-elle. L’événement prendra la forme d’une expérience sonore et visuelle. Pour la réalisation de l’exposition, la chorégraphe a retenu de nouveau les services de deux de ses fidèles collaborateurs, le concepteur d’éclairage Paul Chambers et le vidéaste et directeur de production Manuel Chantre, qui ont travaillé sur BOW’T TRAIL Rétrospek.

En collaboration avec le Festival de théâtre des Amériques et la Place des Arts, Rhodnie Désir dévoilera lors de la prochaine édition du festival un nouveau volet du BOW’T TRAIL, tourné à Montréal au mois de janvier. On peut suivre l'évolution du spectacle sur la page Facebook du projet.

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