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La culture de la fragilité

Hypervulnérabilité, compétition victimaire, traumavertissements… Samuel Veissière pose un regard anthropologique sur nos fragilités individuelles et collectives.

Par Marie-Claude Bourdon

2 décembre 2025 à 13 h 47

Professeur associé au Département de psychologie et chercheur au RAPS (recherches et actions sur les polarisations sociales), Samuel Veissière publie ces jours-ci au Québec Homo fragilis (Somme toute), un essai paru en France en septembre. Posant un regard anthropologique sur les origines de la fragilité humaine et son traitement dans nos sociétés modernes, l’auteur suscite l’attention des médias. La revue L’actualité, entre autres, lui a consacré une longue entrevue dans son dernier numéro, sous le titre «Accorde-t-on trop d’attention à la souffrance?»

Selon Samuel Veissière, la très forte tendance de l’être humain à protéger les plus faibles a donné lieu aujourd’hui à une sorte de vénération du statut de victime. Ce phénomène entraînerait entre les individus, mais aussi entre les groupes, une compétition pour obtenir le plus d’attention et de soins de la société.

Pour l’anthropologue de formation, ce phénomène, enraciné dans notre évolution, n’aurait rien de nouveau. «L’argument central d’Homo fragilis, c’est que la grande force d’Homo sapiens, c’est justement la survie des plus faibles, et non des plus forts.»

Selon lui, la capacité la plus importante pour l’épanouissement de notre espèce a été de comprendre les besoins d’autrui et de donner des soins aux plus vulnérables, notamment les bébés et les aînés. L’allongement de la durée de vie, chez l’espèce humaine, serait d’ailleurs liée à notre capacité à élaborer des récits, des croyances, des outils, et à partager ce patrimoine. «Nous sommes des êtres totalement culturodépendants, souligne le chercheur. Même pour apprendre à marcher, à se nourrir, à rester en vie, nous avons besoin de la culture.»

La capacité de donner des soins s’est accompagnée d’une autre, qui vise à les obtenir. «Un nouveau-né est très habile pour susciter l’attention de tout le monde avec ses sourires et ses cris, illustre l’auteur. “Sa majesté le bébé”, comme disait Freud, sait créer autour de lui une cour empressée qui va s’occuper de ses moindres besoins.»


Un piège évolutif

Si savoir susciter l’aide d’autrui est une compétence pour assurer sa survie, il peut devenir avantageux d’aller mal. «C’est ce que j’appelle un piège évolutif, dit le professeur. Cet ancien mécanisme évolutif qui nous a permis de survivre et de nous épanouir semble aujourd’hui se dérégler, particulièrement dans nos sociétés fortement numérisées.»

D’où la compétition victimaire. «Que ce soit à l’extrême-gauche, du côté de ce que certains appellent le wokisme, ou à l’extrême-droite, des groupes vont se définir comme victimes, que ce soit du féminisme ou du patriarcat, de la suprématie blanche ou de l’immigration, et s’organiser sur les médias sociaux autour de leurs griefs, de leurs souffrances et d’un ennemi commun.»


Une accélération

Depuis un postdoctorat en psychiatrie et en anthropologie évolutive mené en 2014 à l’Université McGill, Samuel Veissière cherche à comprendre comment la pensée humaine a coévolué avec la culture. Homo fragilis s’inscrit dans cette approche. «Mon but n’est pas du tout de dénoncer ni de juger, dit-il, mais de comprendre certaines fractures de notre époque.»

«Les processus de fragmentation, d’atomisation et d’individualisation que l’on observe aujourd’hui ne sont pas nouveaux, note le chercheur, mais, avec internet, il y a eu une accélération de ces phénomènes.»

Le professeur associé s’intéresse depuis plusieurs années aux impacts des réseaux sociaux sur la santé mentale, les relations sociales et les polarisations, notamment chez les jeunes. Il poursuit actuellement, avec sa collègue du Département de psychologie Ghayda Hassan, des travaux sur les facteurs de risque et de protection contre l’extrémisme violent.

«Les pires violences organisées de l’histoire, les pires génocides ont invariablement été commis par des groupes qui se considéraient comme des victimes, remarque-t-il. Or, quand on se considère comme une victime, ce qui importe, ce n’est pas tant la véracité du fait. C’est sa perception. Surtout quand on parle d’une croyance partagée.»

À l’ère des réseaux sociaux et de la multiplication des récits identitaires, la compétition victimaire ne fait, selon lui, qu’exacerber les polarisations sociales.

«Pour les groupes de victimes, la souffrance devient un étendard, un levier de pouvoir, un marqueur de statut.»

En même temps, on assiste à un retour du balancier, avec des groupes très réactionnaires comme les mouvements masculinistes ou d’extrême-droite. Selon Samuel Veissière, cela relève du même phénomène. «Très souvent, le discours est articulé et présenté sous un angle victimaire. On dira que les véritables agresseurs, ce sont les femmes, ou le féminisme, ou l’immigration.»

Même si l’espèce humaine n’a jamais connu autant d’affluence et de sécurité, même si on meurt beaucoup plus de maladies dues au surpoids qu’à la famine, beaucoup plus de suicides que d’homicides – guerres et terrorisme inclus –, on fait face à une surabondance d’information très anxiogène, observe le professeur. «Internet nous parle sans arrêt de menaces – climatiques, géopolitiques, personnelles. Donc, par instinct, on va rechercher sa tribu. Quel est le groupe auquel on peut faire confiance? Il y a eu une explosion de ça sur internet. En se créant des identités et des appartenances, les gens se radicalisent. Il est très difficile de résister à ça, notamment pour les jeunes.»


La génération la plus surprotégée de l’histoire

Avec des parents hélicoptères qui cherchent à les préserver du moindre inconfort, les jeunes d’aujourd’hui constituent la génération la plus surprotégée de l’histoire. «Malgré cela, cette génération semble beaucoup plus fragile que celles qui l’ont précédée, note Samuel Veissière. Elle présente beaucoup plus de troubles de santé mentale, beaucoup plus d’anxiété.» Des jeunes fragiles au point qu’on évitera de leur présenter des idées, des mots ou des images qui peuvent les heurter sans les traumavertissements qui se multiplient dans les musées, les médias ou à l’université.

Encore une fois, il ne s’agit pas de juger, insiste le professeur, car les jeunes semblent effectivement affectés par des choses qui, une génération plus tôt, n’auraient pas vraiment traumatisé les gens, comme s’ils avaient vraiment été fragilisés.

«Le problème avec la culture de la fragilité, c’est qu’en voulant protéger, elle rend plus fragile.»

Ce qui ne veut pas dire qu’il faut rejeter l’héritage d’une culture basée sur le soin. «Un individu a besoin, s’il souffre, d’être validé et écouté, affirme le chercheur. La société a besoin que la grande majorité des souffrances soit prévenue. C’est très important. Mais on a aussi besoin de sortir dans le vaste monde, de tomber, d’apprendre à se relever.»

Il faut éviter de donner l’impression que seules les personnes marginalisées ou traumatisées ont droit à la reconnaissance sociale… sans verser dans l’antifragilisme. «Être attentif à la douleur et à la souffrance, protéger les groupes marginalisés, ce sont des acquis qui ont été difficiles à obtenir et il ne faut pas revenir en arrière, dit Samuel Veissière. Mais il faut réfléchir à comment faire mieux. En arriver à dire, par exemple: “Je reconnais que tu souffres, que tu as subi telle injustice, mais comment peut-on t’aider à en sortir? ” C’est le genre de chose qu’on travaille en thérapie.»

Selon lui, nos institutions ont peut-être commis une erreur en adoptant des croyances sur la fragilité qui demeurent minoritaires en dehors de certains milieux. Ces croyances sont très présentes à l’université, à Radio-Canada, dans la mode, les musées et les milieux culturels en général. «Cela crée l’illusion que tout le monde embarque dans cette culture de la fragilité, dit-il, mais ce n’est pas le cas, et cela suscite une grande perte de confiance dans les institutions. Ensuite, beaucoup de gens se font récupérer par l’extrême-droite.»

Samuel Veissière est conscient que son propos suscite la controverse. «C’est en partie pour cette raison que j’ai écrit le livre en français et non en anglais, alors que j’ai publié la plupart de mes ouvrages en anglais, confie-t-il. Il est plus facile d’avoir cette conversation dans la francophonie que dans le monde anglo-saxon, où les enjeux sont encore plus polarisés.»