Une facture aberrante

Les Jeux de Sotchi seront les plus coûteux de l'histoire. La démesure olympique a-t-elle une fin?

13 Janvier 2014 à 14H57

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Une maquette du site côtier des Jeux de Sotchi.

Chaque semaine d'ici au 7 février, Actualités UQAM publie un article sur une thématique liée aux Jeux olympiques de Sotchi.

Semaine du 13 janvier: Les infrastructures olympiques
Semaine du 20 janvier: Une analyse géopolitique et historique des Jeux
Semaine du 27 janvier: La Russie et les droits humains
Semaine du 3 février: Les étudiants-athlètes de l'UQAM à Sotchi

Les Jeux d'hiver de Vancouver, en 2010, ont coûté environ 8 milliards de dollars. Ceux de Londres, à l'été 2012, avoisinaient les 15 milliards de dollars. «Ce sont habituellement les coûts associés à l'organisation des Jeux d'hiver et d'été, affirme Romain Roult (Ph.D. études urbaines, 12), chercheur au Groupe de recherche sur les espaces festifs (GREF) de l'UQAM. Les Jeux d'été coûtent plus cher parce qu'on y compte plus de compétitions – une quarantaine – qu'aux Jeux d'hiver – une quinzaine – et donc plus d'athlètes, ce qui nécessite plus d'infrastructures olympiques et de planification urbaine.»

La facture des Jeux de Sotchi, qui auront lieu du 7 au 23 février en Russie, s'élève jusqu'à maintenant à plus de 50 milliards de dollars – pour des Jeux d'hiver. «C'est du jamais vu dans l'histoire olympique et c'est aberrant», note Romain Roult, également professeur à l'Université du Québec à Trois-Rivières.

Les pays émergents (ou ré-émergents dans le cas de la Russie) vers lesquels se tournent de plus en plus le Comité international olympique (CIO) font très peu de consultations publiques sur les coûts sociaux ou environnementaux liés aux Jeux, poursuit-il. Ces pays ne souhaitent qu'une chose: en mettre plein la vue! Ils utilisent ces méga-événements – Jeux olympiques, Coupe du monde de football et Formule Un – comme de véritables cartes de visite. «Les Jeux de Pékin en 2008 ont coûté autour de 40 milliards de dollars. C'étaient clairement les Jeux d'un régime qui voulait démontrer ce dont il était capable. Ceux de Sotchi seront les Jeux d'un homme: Vladimir Poutine, qui a reconstruit une ville entière pour accueillir l'événement.»

Station balnéaire de la mer Noire qui compte près de 400 000 habitants et qui est située à plus de 1500 kilomètres de Moscou, Sotchi a subi une profonde transformation pour accueillir les Jeux. Il y aura deux sites reliés par train rapide: le site côtier abritera le parc olympique – un stade avec un dôme de verre pour voir les montagnes au loin, deux palais des glaces pour les compétitions de hockey et de patinage, un centre de curling et un autre aréna –, tandis que le site en montagne accueillera les compétitions de ski alpin et de ski de fond, le biathlon et les compétitions de luge, de bobsleigh, de skeleton, de ski acrobatique, de sauts à ski et de surf des neiges. Chaque site, distant d'environ 45 kilomètres, aura son village olympique.

«On rapporte que la construction du stade olympique de Sotchi a coûté un milliard de dollars, souligne le chercheur. Or, c'est un stade de 40 000 places. À Dallas, au Texas, le propriétaire de l'équipe de football des Cowboys a fait construire en 2009 un stade de 80 000 places – le double de sièges – au coût de 1,15 milliard. Cherchez l'erreur! Des médias russes rapportent qu'entre 30 et 50 % des fonds publics auraient été détournés.»

Et puisque Sotchi possède un climat subtropical, les organisateurs ont entreposé  450 000 mètres cubes de la neige de l'an dernier et ils possèdent, selon leurs dires, le plus important système de fabrication de neige en Europe.

Et après les Jeux?

Ce n'est pas facile de trouver de l'information fiable sur les préparatifs des Jeux de Sotchi, note Romain Roult. Les Russes auraient construit ou rénové environ 240 installations, aménagé 30 000 nouvelles chambres d'hôtels, ajouté plus de 1000 kilomètres de routes ainsi que de nouvelles lignes de chemin de fer, et transformé l'aéroport pour accueillir les liaisons internationales. «La plupart des bâtiments prévus pour les compétitions ont une signature architecturale unique, soit, mais ils ne correspondent en rien avec les besoins sportifs ou touristiques de la ville. Qu'en sera-t-il après les Jeux?», demande le jeune chercheur, dont la thèse de doctorat en études urbaines portait sur la reconversion des infrastructures olympiques.

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Romain Roult, chercheur au GREF.

Ce qu'il observe à propos de Sotchi s'apparente à ce qui s'est produit à Pékin, en 2008. «Le fameux stade olympique, le Nid d'oiseau, est à l'abandon depuis les Jeux, faute d'équipe de soccer pour l'occuper. Même chose pour le Cube d'eau où avaient lieu les compétitions de natation et de plongeon et pour le Village olympique. Personne n'a pensé à l'utilité post-olympique de ces équipements.»

À Sotchi, on se fiche de savoir ce qu'il adviendra des infrastructures, poursuit le chercheur. «Tout ce qui compte, c'est d'en jeter plein la vue au reste de la planète et de repositionner la Russie sur le plan international.» Les membres du comité organisateur espèrent que les Russes viendront voir «leurs Jeux» en grand nombre pour donner à la région un attrait touristique encore plus important – la ville attire chaque année quatre millions de touristes. «Cela n'a pas de sens, note Romain Roult. Tout le monde sait que les prix des hôtels durant les Jeux sont exorbitants. Sans compter les menaces terroristes qui planent et qui n'ont rien pour séduire la population locale. Et pour l'après-Jeux olympiques, il ne faut pas trop espérer, car pour la classe moyenne russe, il est plus facile et économique de se rendre dans le sud de l'Europe qu'à Sotchi.»

Tendance à l'alternance

Le Comité international olympique (CIO) se tourne de plus en plus vers des villes prêtes à accepter toutes ses exigences et celles des fédérations internationales, lesquelles s'assurent que les équipements soient tous à la fine pointe afin que leur sport soit bien mis en valeur.

Cette tendance n'est pas l'apanage du CIO. La Fédération internationale de football (FIFA) et le circuit de Formule Un fonctionnent de la même façon. La Coupe du monde de soccer aura d'ailleurs lieu en Russie – des matchs seront disputés à Sotchi – en 2018 et une course de Formule Un est prévue pour le mois d'octobre prochain au cœur de la ville revampée.

Mais comme le CIO ne veut pas non plus se couper des marchés traditionnels occidentaux, il semble vouloir alterner entre des villes aux moyens plus modestes et aux budgets plus rationnels – comme Londres et Vancouver – et des villes comme Pékin et Sotchi. Existe-t-il un mince espoir pour des Jeux d'hiver à Québec? «Ce n'est pas impossible, mais la concurrence est de plus en plus féroce et inégale», conclut Romain Roult.

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