Le point sur Alerte COVID

Le gouvernement du Québec doit se doter de critères pour mesurer l’efficacité de l’application, soutient Sébastien Gambs.

9 Octobre 2020 à 8H57

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Toutes les nouvelles entourant la COVID-19 et les analyses des experts sur la crise sont réunies dans cette série.

Illustration officielle de l'application Alerte COVID.

Pour lutter contre la deuxième vague de la pandémie, le gouvernement du Québec a finalement adopté Alerte COVID, l'application de notification de contacts lancée en juillet dernier par Ottawa. Le Québec devient ainsi la cinquième province à adhérer à l'application fédérale après l'Ontario, le Nouveau-Brunswick, la Saskatchewan, Terre-Neuve-et-Labrador et le Manitoba.

S’agit-il d’une bonne nouvelle ? «Je suis plutôt dubitatif», déclare le professeur du Département d’informatique Sébastien Gambs, spécialiste en cybersécurité, enjeux éthiques et respect de la vie privée. En août dernier, le professeur faisait partie des experts entendus par la Commission des institutions de l’Assemblée nationale portant sur les outils technologiques de notification des contacts. «La majorité des experts, dont je faisais partie, avait émis des réserves, dit-il. L’application Alerte COVID est conçue de manière à minimiser les risques de sécurité, c’est vrai, mais elle ne les élimine pas complètement. Aujourd’hui, on demande aux citoyens d’installer massivement l’application sur leur téléphone intelligent. Mais si jamais une faille de sécurité est découverte plus tard, beaucoup de gens seront touchés.»

Gratuite et facultative, Alerte COVID est disponible dans Apple store et Google Play. Elle envoie une notification lorsqu’elle apprend que son utilisateur a possiblement été en contact avec une personne infectée par la COVID-19 pendant plus de 15 minutes, à moins de deux mètres de distance, au cours des 14 derniers jours. L’application n’utilise pas la géolocalisation et n‘a pas accès au nom, à l’adresse, aux contacts ou aux renseignements médicaux des utilisateurs. Pour que la technologie soit utile, il faut que la personne infectée fasse connaître cette information une fois son diagnostic reçu en entrant dans l’application une clé à usage unique fournie par une autorité sanitaire.

Fait à noter, seuls les téléphones intelligents fabriqués au cours des cinq dernières années sont compatibles avec le système.

L’efficacité : un enjeu central

Lors des audiences d’août dernier, les experts ont également indiqué que des doutes importants subsistent quant à l’efficacité de l’application. Comment la mesurer? «C’est un enjeu central, affirme Sébastien Gambs. Le succès de l’application dépend du pourcentage de la population qui l’adoptera. S’il n’y a pas une forte adhésion, l’impact sur le contrôle de la pandémie risque d’être minime.» Jusqu’à maintenant, on estime que 8 % environ des Canadiens ont téléchargé Alerte COVID. «Pour que cela ait un effet, il faudrait que 30 % à 40 % des gens l’installent, observe le chercheur. Encore là, le nombre de téléchargements ne constitue pas un indicateur fiable, puisque des gens peuvent télécharger l’application sans l’utiliser.»

Selon Sébastien Gambs, le gouvernement devrait dès maintenant se doter de critères permettant, au cours des prochaines semaines, de mesurer si l’application fonctionne ou pas. «On pourrait, par exemple, prévoir un questionnaire qui demanderait aux gens venant subir un test de dépistage si leur démarche est due à l’application de notification.  Le système de santé aurait ainsi des données sur le nombre de personnes qui se font tester grâce à Alerte COVID.»

L'accès à un téléphone intelligent chez les populations plus vulnérables représente un autre enjeu, note Sébastien Gambs. «On sait que les personnes âgées sont moins nombreuses à avoir un téléphone intelligent. Même chose en ce qui concerne les sans-abris ou les gens issus de milieux défavorisés, qui n’ont pas tous un téléphone dernier cri.»   

Ailleurs dans le monde

Ailleurs dans le monde, aucune application de notification de contacts n’a été un success story, rappelle le professeur. «En Islande, où près de 60 % de la population avait téléchargé l’application, le gouvernement a reconnu au bout du compte que cela avait été peu utile. À Singapour, l’un des premiers pays à avoir développé une application de pistage de contacts, le gouvernement a décidé, il y a trois mois, de la retirer parce qu’il estimait qu’elle n’était pas efficace.»

En France, StopCovid a été perçue comme un échec. Seulement 2 % de la population française l'avait installée sur son téléphone portable quatre semaines après son lancement. L'application de l'Australie n'a pas non plus répondu aux attentes. Un mois après son lancement, à la fin avril, elle n'avait détecté qu'un cas potentiel de COVID-19 sur les six millions de personnes équipées de l'outil. L'Allemagne, toutefois, a eu plus de succès. Sa version de l'application enregistrait 9,6 millions de téléchargements trois jours après son lancement.

Bluetooth, une technologie fiable et sécuritaire?

Alerte COVID est une application basée sur la technologie Bluetooth afin d'échanger des données de courte portée entre deux appareils mobiles à proximité. Bien que cette technologie soit considérée comme plus sécuritaire que la géolocalisation, une question de fiabilité subsiste, souligne Sébastien Gambs.

«Est-ce que, par exemple, je vais me retrouver avec mes voisins dans mes contacts parce que je capte leur Bluetooth à travers le mur?, demande le chercheur. Ou, à l'inverse, est-ce que je vais manquer des personnes parce que la force du signal n'est pas la même selon les appareils? Ainsi, il est possible qu’il y ait une erreur de plusieurs mètres dans la mesure de proximité entre deux individus. On peut être plus proche d’une personne sans que l’application ne la détecte ou, au contraire, recevoir un signal disant qu’on a été tout près de quelqu’un, alors que ce n’était pas le cas.»

Le protocole Bluetooth a connu, par ailleurs, des failles de sécurité par le passé, indique Sébastien Gambs. «Des attaques ont permis à des personnes mal intentionnées d’installer un logiciel malveillant sur un téléphone ou d’en prendre le contrôle, sans compter les risques de traçage possibles.»

La question de savoir si l’application Alerte COVID permet un juste équilibre entre la nécessité d’informer les gens d’une exposition potentielle à la COVID-19 et celle d’éviter que le gouvernement ne collecte de plus en plus de données sur les utilisateurs demeure ouverte, conclut Sébastien Gambs. «L’application a été conçue pour limiter les risques, mais ceux-ci ne sont pas nuls. Quant aux bénéfices, ils ne sont pas encore mesurables. On verra comment évoluera le taux d’adoption de l’application au cours des prochaines semaines. Ce sera le vrai test.»

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