Ornithologues à domicile

Des milliers de citoyens participent au programme «Des oiseaux à la maison».

5 Mai 2020 à 13H26

Série COVID-19: tous les articles
Les nouvelles sur la situation à l'Université entourant la COVID-19 et les analyses des experts sur la crise sont réunies dans cette série.

Le cardinal rouge, auparavant surtout présent dans les États au sud de la Nouvelle-Angleterre, s'est installé dans la vallée du Saint-Laurent depuis les années 1960-70. On en a même aperçu quelques-uns récemment au Lac Saint-Jean.Photo: Pierre Drapeau

Chaque printemps, le Regroupement QuébecOiseaux organise le Grand Défi Québec Oiseaux, une activité d'observation de la faune ornithologique qui consiste à identifier le plus d'espèces possible en 24 heures. À la grande déception de l'organisme, l'activité a été annulée à cause de la pandémie. «Quelques jours plus tard, nous avons reçu un appel du bureau du Scientifique en chef du Québec, qui voulait savoir si nous pouvions organiser un projet de science citoyenne s'adressant à tous les Québécois en confinement, enfants comme adultes. C'est ainsi que nous avons mis sur pied le programme «Des oiseaux à la maison», raconte son directeur général, Jean-Sébastien Guénette (B.Sc. biologie en apprentissage par problèmes, 2001).

Lancée le 3 avril, l'activité consiste à observer des oiseaux de la fenêtre de sa maison, de son balcon ou dans sa cour. Elle a suscité près de 5 000 inscriptions. «Le projet devait se terminer vendredi dernier, mais il a été prolongée jusqu'au 15 mai en raison de sa popularité», mentionne Jean-Sébastien Guénette.

Le top 5 des espèces les plus communes: le merle, la mésange à tête noire, le chardonneret, le bruant chanteur et la corneille. «Parmi les surprises, on a reçu quelques mentions de cardinal rouge dans la région du Lac Saint-Jean, ce qui est très rare. Un citoyen qui a une cour sur le bord du fleuve à Gaspé a eu la chance d'apercevoir un eider à tête grise, tandis qu'à Val-D'Or, quelqu'un a vu un cygne trompette.»

Une plateforme unique

Pour transmettre leurs observations, les citoyens doivent se connecter à la plateforme eBird, une base de données nord-américaine élaborée par le Cornell Lab of Ornithology et la National Audubon Society. «Nous gérons la section québécoise, à laquelle participent régulièrement quelque 12 500 ornithologues amateurs depuis son lancement en 2013», indique Jean-Sébastien Guénette.

EBird est ouvertement inspirée de l'ancienne plateforme ÉPOQ, créée en 1973 par l'ornithologue amateur et informaticien Jacques Larivée, laquelle avait permis de recenser plus de 9 millions de mentions sur une période de 40 ans. EBird a révolutionné la façon de faire de l'ornithologie, soutient le directeur général du Regroupement QuébecOiseaux. «L'application mobile, qui facilite la transmission des observations en temps réel, a permis de doubler, voire de tripler le nombre de fiches d'observation que nous recevons», précise-t-il.

«Parmi les surprises, on a reçu quelques mentions de cardinal rouge dans la région du Lac Saint-Jean, ce qui est très rare. Un citoyen qui a une cour sur le bord du fleuve à Gaspé a eu la chance d'apercevoir un eider à tête grise, tandis qu'à Val-D'Or, quelqu'un a vu un cygne trompette.»

Jean-Sébastien Guénette

Directeur général du Regroupement QuébecOiseaux

«Des oiseaux à la maison» représentait une occasion en or pour faire découvrir eBird aux familles québécoises, souligne Jean-Sébastien Guénette. «Pour aider les citoyens à l'alimenter en y indiquant leurs observations, nous avons produit une trousse expliquant son fonctionnement, laquelle comprend notamment des planches d'identification représentant les 20-30 espèces d'oiseaux les plus communes au Québec.»

Les spécialistes de QuébecOiseaux craignaient de recevoir des observations erronées, mais les réviseurs présents dans chacune des régions du Québec ont constaté que la très grande majorité des informations étaient exactes. «Nous avons reçu environ 4 400 listes d'observation, répertoriant au total 141 espèces d'oiseaux», note le directeur général. «Cette activité est doublement intéressante, observe le professeur du Département des sciences biologiques Pierre Drapeau. En plus d’initier les plus jeunes à l'observation ornithologique, elle permet de récolter des informations sur une base quotidienne. Si certaines personnes poursuivent leurs observations dans le temps, on pourra comparer les données pré et post confinement.»

Mieux disposés à observer

Depuis le début du confinement, plusieurs citoyens s'extasient sur les réseaux sociaux de la présence de certaines espèces dans leur cour arrière ou dans les arbres de leur voisinage. «Les gens pensent voir plus d'oiseaux, notamment dans les villes, mais, en fait, cette faune est présente en tout temps. C'est simplement que nous sommes plus disposés à la remarquer», souligne Pierre Drapeau. Jean-Sébastien Guénette partage cet avis. «J’observe depuis 15 ans les oiseaux dans ma cour et rien n'a changé, ni le nombre d'espèces ni la quantité d'individus.»

«Les gens pensent voir plus d'oiseaux, notamment dans les villes, mais, en fait, cette faune est présente en tout temps. C'est simplement que nous sommes plus disposés à la remarquer.»

Pierre Drapeau

Professeur au Département des sciences biologiques

Certaines anecdotes circulant sur le web font carrément sourire Pierre Drapeau. «Je lisais l'autre jour que les gens s'étonnaient de la présence d'un jaguar rôdant dans le hall d'entrée d'une station balnéaire. On oublie que ces hôtels ont été construits au milieu de l'habitat de ces animaux-là. On ne les voit pas en temps normal parce qu'il y a une présence humaine, mais en ces temps où les stations sont désertées, ils se promènent allègrement.»

De véritables cas d’expansion

Un dindon sauvage dans une cour de l'arrondissement Ahuntsic-Cartierville.
Photo: Pierre Drapeau

Les données scientifiques indiquent bel et bien des cas d'expansion d'aire ou de croissance démographique marquée pour certaines populations d'oiseaux, mais cela n'a rien à voir avec le confinement des humains: ce sont des phénomènes recensés sur plusieurs années, dont fait état le Deuxième atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional, publié l'an dernier. C’est le cas du cardinal rouge, qui était auparavant surtout présent dans les États au sud de la Nouvelle-Angleterre. «Après la reproduction printanière et estivale, les jeunes cardinaux se dispersent dans plusieurs directions, explique Pierre Drapeau. Or, ce qui rend nos habitats québécois hostiles en période hivernale n'est pas le froid, mais le manque de nourriture pour survivre. Avec le développement des banlieues, les gens ont installé des mangeoires dans leur cour arrière, et certaines d'entre elles attirent spécifiquement le cardinal en empêchant les autres oiseaux d'avoir accès à la nourriture. Cet apport alimentaire explique que le cardinal a pu s'installer dans la vallée du Saint-Laurent depuis les années 1960-70.» Aujourd'hui, on peut en observer à Québec, à Rimouski et même au Lac Saint-Jean, comme l'a rapporté un participant de l'activité «Des oiseaux à la maison».

Le goéland à bec cerclé et la bernache du Canada sont également des espèces en expansion dans le sud du Québec, note le biologiste, tout comme le dindon sauvage. «En comparant les données des deux éditions de l'Atlas, on constate que le dindon sauvage est l'un des oiseaux pour lesquels on observe la plus forte hausse du nombre d'individus et une expansion marquée de son aire de répartition. J'en ai même vu un dans la cour de l'un de mes voisins, juste avant le confinement, au coin des rues Saint-Denis et Prieur dans l'arrondissement Ahuntsic-Cartierville!»

Les chants plus audibles

Même si le nombre d'espèces et d'individus n'est pas plus élevé qu'à l'habitude, la diminution drastique de la circulation automobile et aérienne permet aux citoyens urbains d'entendre le chant des oiseaux beaucoup plus clairement. «Depuis deux ou trois jours, j’entends beaucoup de bruants à gorge blanche, dont le chant ("Frédéric-Frédéric-Frédéric") est facile à reconnaître, rapporte Jean-Sébastien Guénette, qui habite dans Mercier-Ouest. Si je peux en voir huit dans ma cour, il y a fort à parier qu'il doit y en avoir des centaines au Jardin botanique.»

Des études ont démontré que les oiseaux ont plus de difficulté à communiquer entre eux en milieu urbain à cause du bruit, note Pierre Drapeau. «Ils peuvent maintenant s'en donner à cœur joie! Et puisque cette facilité à communiquer augmente leur capacité à trouver des partenaires, il est probable que cela aura également une incidence sur la reproduction.»

Un ouvrage important

Le directeur général du Regroupement QuébecOiseaux s'est réjoui pour ses collègues impliqués dans la rédaction du Deuxième atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional, qui leur a valu en janvier dernier le prix de Scientifiques de l'année de Radio-Canada avec leurs coauteurs du Service canadien de la faune d'Environnement et Changement climatique Canada. «Ce prix a entraîné une seconde réimpression, portant le nombre d'exemplaires vendus à 10 000», précise-t-il.

Cet ouvrage est le fruit d'un travail colossal. De 2010 à 2014, des centaines d'observateurs d'oiseaux ont passé plus de 100 000 heures à ratisser les différents habitats du Québec méridional. Ils y ont recueilli un demi-million d'indices de nidification. L'ouvrage présente l'information la plus à jour sur la répartition et l'abondance des 253 espèces d’oiseaux qui se reproduisent au Québec sous les 50,5° de latitude Nord. Magnifiquement illustré par près de 500 photographies et plus de 1000 cartes en couleur, il intègre les résultats du premier atlas (1984-1989), montrant ainsi les changements survenus depuis un quart de siècle.

En collaboration avec des collègues, le professeur Pierre Drapeau y signe un chapitre sur l’évolution du couvert forestier de la forêt boréale au cours des 30 dernières années et son effet sur les populations d'oiseaux forestiers.

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