Insatisfaisantes, les interactions virtuelles?

Manque de fluidité, absence d’émotion, difficulté à se concentrer, fatigue: la neuropsychologie aide à comprendre.

25 Août 2020 à 14H11

Série COVID-19: tous les articles
Les nouvelles sur la situation à l'Université entourant la COVID-19 et les analyses des experts sur la crise sont réunies dans cette série.

«Les gens qui multiplient les rencontres sur Zoom confient souvent leur difficulté à ne pas décrocher», remarque le professeur du Département de psychologie François Richer. Illustration: Getty images

Au plus fort de la crise de COVID-19, le printemps dernier, on aurait pu se croire dans l’univers dystopique imaginé par un romancier de science-fiction, enfermés chacun dans notre bulle, avec pour tout contact humain les échanges sur Zoom ou sur Facetime. Les communications par écran interposé, elles-mêmes pure fantaisie de science-fiction il y a à peine 30 ans, ont permis aux gens de continuer à travailler, d’interagir, de socialiser. Malgré les difficultés rencontrées, elles ont facilité la poursuite des études à distance. Mais force a été de constater que le virtuel ne parvient pas à égaler la présence des autres êtres humains. Même pour les jeunes qui ont appris le maniement de la souris au biberon.

«On l’a bien vu dès la fin du confinement, souligne le professeur du Département de psychologie François Richer. Les gens, y compris et même surtout les plus jeunes, étaient avides de se voir en personne!» En août dernier, le professeur a publié dans la section Débats de La Presse un très beau texte, «Comme boire du champagne dans un verre de papier», où il explique pourquoi, du point de vue de la neuropsychologie, les interactions en format virtuel sont si peu satisfaisantes.

Ce qui appauvrit nos interactions en ligne, explique-t-il, c’est surtout la difficulté à capter les micro-signaux du langage non verbal, les expressions fugaces du visage ou du regard, les petits mouvements qui signalent l’intérêt ou le désaccord de nos interlocuteurs. «Les dynamiques sociales – les alliances, le niveau d’approbation des uns et des autres, les personnes qui contrôlent la discussion – deviennent ainsi beaucoup moins limpides.»

François Richer remarque aussi le manque de contagion émotionnelle des événements en ligne. «C’est ce qui fait que l’on se sentira moins engagé dans un événement qui devrait être euphorisant, comme une fête, ou important, comme une soutenance de thèse, dit-il. On se sent moins dedans.» Comme il l’écrit dans son texte, «célébrer en ligne, c’est comme boire du champagne dans un verre de papier».

La chaleur humaine passe moins sur Zoom ou sur Facetime, observe le psychologue. «On remarque moins les changements d’humeur, on sent moins l’enthousiasme des autres, on perçoit moins les micro-signaux qui, en personne, vont déclencher notre empathie. Or, l’empathie est fondamentale pour se sentir solidaire de nos proches ou de nos moins proches.»

Tout cela a des effets sur notre degré d’attention, que ce soit dans une réunion de travail, en enseignement à distance ou même lors d’une rencontre amicale virtuelle. «Les gens qui multiplient les rencontres sur Zoom confient souvent leur difficulté à ne pas décrocher», remarque François Richer.

Des échanges épuisants

Non seulement il est difficile de garder sa concentration pendant une réunion ou un cours virtuel, mais tout le monde a eu l’occasion de constater, depuis le printemps dernier, à quel point on ressort fatigué de ces séances. Pourquoi cet épuisement? Dave St-Amour, un autre professeur du Département de psychologie, a fourni des pistes d’explication dans un article du magazine L’actualité«Pourquoi les réunions vidéo sont-elles si épuisantes?»

Comme son collègue François Richer, Dave St-Amour pointe la difficulté pour notre cerveau de saisir, sur écran, les différents signaux du langage corporel – hochement de tête ou changement du rythme de la respiration, par exemple – qui l’aident, dans les échanges en personne, à saisir rapidement ce qui se passe. 

«Au début de la crise, nous étions bien contents d’avoir des outils de communication virtuelle, rappelle le professeur. Puis, nous nous sommes vite rendus compte que la communication, c’est beaucoup plus compliqué que de pouvoir se parler et se voir en même temps.»

Ce qui pose problème, selon lui, c’est l’artificialité du contexte de communication en ligne. «Nous sommes des animaux sociaux qui avons appris à communiquer dans un environnement donné, remarque Dave St-Amour. Nous ne sommes pas adaptés à ce mode de communication en ligne. Nous perdons nos repères.»

Cela ne signifie pas, précise-t-il, que nous ne le serons jamais. «Le cerveau est très malléable, il peut s’adapter à plein de choses. Peut-être que dans 100 ans, nous serons tout à fait à l’aise là-dedans. Mais le passage que nous avons dû faire entre présentiel et virtuel à cause de la COVID a été trop rapide pour notre cerveau!»

Un autre élément qui contribue à la fatigue des réunions virtuelles, selon lui, c’est le fait que la caméra soit braquée sur les visages en permanence. «Dans une situation professionnelle, on est rarement à moins d’un mètre du visage d’une autre personne, dit-il. On ne fixe jamais quelqu’un aussi longtemps, car c’est très exigeant sur le plan de l’attention.»

Par politesse, on se sent souvent obligé de regarder son interlocuteur dans les yeux lors d’un échange virtuel. Pour ménager son cerveau, on devrait pourtant s’accorder des pauses et, à certains moments, éteindre son écran, croit le chercheur.

Le fait de se voir soi-même dans un petit cadre de l’écran est aussi totalement artificiel, souligne Dave St-Amour. «C’est une importante source de distraction et de fatigue que d’avoir à s’auto-analyser en plus d’analyser les réactions de l’autre!» Selon lui, ce cadre devrait disparaître des applications de communication.

Des environnements virtuels améliorés 

À l’aube d’une nouvelle session qui va se dérouler en bonne partie à distance, on peut se demander comment améliorer ces interactions virtuelles devenues incontournables. Selon François Richer, l’absence d’un lieu commun, qui ancre l’action et l’événement, contribue au sentiment d’insatisfaction généré par les rencontres virtuelles. Le développement d’environnements immersifs dans les plateformes de partage en ligne pourrait améliorer l’expérience des participants.

«Il y a déjà des entreprises, comme Mozilla Hubs, qui proposent des petits mondes virtuels sur mesure pour les réunions, dit-il. Dans certaines universités, on a aussi commencé à utiliser ce genre de plateformes qui simulent l’amphithéâtre et ses interactions.»

Les environnements virtuels immersifs ressemblent un peu à ceux des jeux vidéo. Ils offrent l’avantage de procurer un lieu commun, où les participants peuvent retrouver un semblant d’atmosphère. En ce sens, l’expérience est plus réaliste que celle consistant à se retrouver devant une galerie d’images sur Teams ou sur Zoom. Par contre, les participants y sont réduits à des avatars. Et même à grands renforts d’émoticônes, impossible de partager toute la complexité des émotions humaines par avatars interposés. 

«Il faudra éventuellement qu’on puisse voir non seulement le visage, mais tout le corps des participants, et qu’on puisse avoir une vision périphérique permettant de voir tout le monde en même temps», mentionne François Richer.

Il n’existe pas, pour l’instant, d’outils qui remplacent la présence humaine, constate le professeur. «La nécessité va continuer à propulser l’évolution technologique, dit-il. On ne sait pas combien de temps va durer la pandémie, mais il est certain qu’il faut trouver des solutions pour améliorer l’enseignement à distance.»

Dave St-Amour croit lui aussi qu’il reste beaucoup de progrès à faire pour améliorer nos outils de communication virtuelle. «Au Département de psychologie, nous souhaitons lancer un nouveau programme court sur le facteur humain, mentionne-t-il. Le but d’un tel programme est de mieux comprendre l’interaction entre l’humain et la machine, afin de mieux adapter la machine à notre fonctionnement cérébral. C’est très à la mode en ce moment dans plusieurs domaines, que ce soit l’intelligence artificielle ou la réalité virtuelle.»

Selon lui, les prochaines versions des applications de communication virtuelle seront peaufinées pour mieux s’adapter à nos capacités cognitives, pour rendre les interactions plus efficaces, moins fatigantes, et se rapprocher de situations naturelles, à l’image des jeux vidéo et des cinémas 3D, qui ont connu un développement fulgurant au cours des dernières années. «Plus c’est naturel, plus on y adhère, dit-il. Mais il faudra encore longtemps avant qu’on confonde la réalité virtuelle avec la réalité. Et, pour l’instant, le présentiel demeure essentiel.»

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