COVID-19: vers une ville plus saine?

En temps de pandémie, les espaces publics urbains sont essentiels pour améliorer la santé physique et mentale.

5 Janvier 2021 à 15H28

COVID-19: tous les articles
Toutes les nouvelles entourant la COVID-19 et les analyses des experts sur la crise sont réunies dans cette série

Des gens déambulent dans le Quartier des sectacles entre Noël et le Jour de l'an. 
Photo: Nathalie St-Pierre

Le samedi 2 janvier, des centaines de Montréalais ont profité de la première vraie bordée de neige de la saison pour se dégourdir les jambes en famille ou entre amis sur le mont Royal, rapportait le journal La Presse. Ski de fond, luge, promenade en petits groupes et même vélo d’hiver… tous les moyens étaient bons pour être dehors.

«À l’heure de la pandémie, alors que beaucoup de gens souffrent de solitude et d’anxiété, les micro-interactions sont particulièrement importantes», souligne la professeure de l’École de design Anne-Marie Broudehoux, signataire de l’article «La ville post-pandémie: vers une reconquête des espaces publics» paru récemment sur le site La Conversation. «En fermant des lieux de rassemblement, tels que les bars et restaurants, on a mis fin à plusieurs interactions sociales, note la spécialiste en design de l’environnement. Heureusement, nous pouvons profiter des espaces publics extérieurs.»

Par le passé, des crises sanitaires comme la grippe espagnole de 1918, les épidémies de tuberculose et de choléra ont entraîné des transformations urbaines positives: installation de systèmes d’égouts, aménagement de parcs publics ou introduction de règlements pour améliorer les conditions de logement. Est-ce que ce sera aussi le cas avec la crise de la COVID-19?

«C’est du moins l’hypothèse avancée par plusieurs chercheurs à travers le monde, relève Anne-Marie Broudehoux. Selon eux, le confinement et les mesures de distanciation physique ont contribué à une reconnaissance accrue par les citadins de l’importance du rôle des espaces publics urbains pour améliorer  leur bien-être physique et psychologique.»  

Bouger et socialiser

Depuis le début de la pandémie, diverses initiatives, comme l’ajout de pistes cyclables et la création d’espaces verts et piétonniers, ont vu le jour à Montréal et dans d’autres grandes villes afin de maximiser l’accès à l’espace public urbain. «Les gens ont besoin de bouger et de socialiser, note la professeure. On peut le faire tout en respectant les mesures de sécurité, qu’il s’agisse du port du masque ou de la distanciation physique.»

«La crise sanitaire aura démontré les avantages de la piétonnisation, même temporaire, de certains grands axes, et la nécessité de trottoirs plus larges.»

Anne-Marie Broudehoux,

Professeure à l'École de design

La marche à pied, un exercice accessible à tous, permet d’échapper à l’enfermement et de s’exposer à l’air frais et au soleil. Les parcs se sont révélés essentiels à la socialisation, particulièrement pour les jeunes. «Au parc Lafontaine, à Montréal, un accès pavé a été transformé l’été dernier en aire d’initiation au vélo, rappelle Anne-Marie Broudehoux. On a vu aussi de nombreux citadins investir les grands espaces comme la très populaire Promenade Champlain, à Québec, et les berges du canal de Lachine, à Montréal.»

La transformation d’espaces de stationnement sur rue en terrasses – un phénomène répandu à Montréal depuis une décennie – s’est multipliée à travers le monde. «La crise sanitaire aura démontré les avantages de la piétonnisation, même temporaire, de certains grands axes, et la nécessité de trottoirs plus larges», remarque la professeure.

Cela dit, l’accès aux espaces publics dans les villes demeure inégalement réparti. Dans les quartiers défavorisés, par exemple, on trouve moins de pistes cyclables, de parcs et autres espaces verts. «De plus, les résidents de ces quartiers ont peu accès à des cours arrière privées ou à des terrasses extérieures, observe Anne-Marie Broudehoux. La pandémie favorisera peut-être l’appropriation par la Ville de Montréal de terrains industriels afin de les redonner aux citoyens plutôt qu’à des promoteurs immobiliers ou à des constructeurs de condos.»

Interstices urbains

Plusieurs Montréalais en situation d’isolement forcé ont pu apprécier des particularités de leur espace urbain. Ainsi, les balcons, ruelles, cours avant et arrière sont autant d’interstices spatiaux qui permettent d’élargir l’environnement domestique et de socialiser avec ses voisins, sans faire entorse à la distanciation physique.  

«Cela fait partie des richesses du tissu urbain montréalais, souligne la chercheuse. L’immeuble de type plex comprend une série de couches permettant de passer de l’espace public du trottoir à l’espace privé du logis; la petite clôture symbolique, la cour avant, puis l’escalier et le balcon. Ces mêmes couches se retrouvent à l’arrière des logements et contribuent à favoriser les contacts humains.»

«On a observé une recrudescence des micropotagers sur les balcons, dans les cours ornementales et les ruelles.»

Le contexte de pandémie a eu aussi pour effet de renforcer le phénomène de l’agriculture urbaine. «On a observé une recrudescence des micropotagers sur les balcons, dans les cours ornementales et les ruelles. Partout au Québec, la demande pour un lot dans les jardins communautaires est en forte croissance.»

Fait à noter, le confinement a révélé l’importance des espaces publics destinés aux animaux de compagnie, qui font l’objet d’un véritable engouement populaire depuis le début de la pandémie. «Source d’affection pour les personnes souffrant d’isolement les animaux  constituent aussi une raison de prendre l’air et de marcher, dit Anne-Marie Broudehoux. En donnant l’occasion de socialiser avec d’autres propriétaires, ils représentent une sorte de lubrifiant social.»

Ailleurs dans le monde

Depuis le début de la pandémie, plusieurs villes à travers le monde ont compris l’importance de promouvoir un partage plus équitable des espaces publics. Diverses initiatives créatives et peu coûteuses ont permis, notamment, d’encourager le vélo et la marche comme moyens sécuritaires de se déplacer. L’utilisation du système de partage de vélos de la ville de New York a ainsi augmenté de 67 % en mars dernier et la circulation des vélos sur les principaux ponts a connu une hausse de 52 %.

Certaines villes comme Berlin, Bogota, Bruxelles, Paris et Milan ont aménagé de nouvelles pistes cyclables ou élargi celles qui existaient déjà. D’autres, comme Vancouver, Denver, Budapest et Mexico, ont introduit des clôtures de rues à court terme et aménagé des pistes cyclables temporaires.

«On a vu également s’accroître le nombre de rues piétonnes ou à usage partagé, indique la professeure. À Rotterdam, aux Pays-Bas, les voitures ont été bannies de certaines grandes artères après 16 heures, afin que les piétons puissent les investir. À Oakland, en Californie, des rues se sont transformées en lieux à usages mixtes, où la voiture est tolérée sans avoir la priorité. Dans certains quartiers défavorisés de Portland, en Oregon, de grands espaces de stationnement ont été convertis en marchés fermiers.»    

Repenser le design urbain

La pandémie pourrait conduire à repenser divers aspects du design urbain. «Rien n’interdit d’imaginer que certains édifices puissent offrent à l’avenir plus de ventilation naturelle ou encore des espaces extérieurs, tant individuels que collectifs: toit-terrasse, cours, balcons, etc. Les espaces et équipements communs, comme les abribus, les trottoirs, les traverses piétonnes et les aires de repos, devraient être conçus de façon durable. Enfin, plutôt que de fermer ou de barricader des espaces publics durant l’hiver, nous pourrons varier et adapter leur utilisation en fonction des différentes saisons.»

Selon Anne-Marie Broudehoux, le contexte sanitaire pourrait provoquer une prise de conscience collective de l’espace excessif accordé à l’automobile et de l’intérêt à mettre cet espace au service des citadins. «Certaines villes sont en train de repenser entièrement leur système de mobilité urbaine. Ainsi, Paris prévoit déjà le retrait de 72 % des espaces de stationnement sur rue, au bénéfice des vélos.»

La crise sanitaire permettra-t-elle d’accélérer des tendances déjà émergentes vers une ville plus saine et humaine, créant de nouvelles habitudes de vie qui lui survivront? «La pandémie produira peut-être, paradoxalement, des effets bénéfiques à long terme sur la santé publique, dit la professeure. Il est à espérer que les gens qui n’étaient pas convaincus de l’importance de la marche et du vélo changeront d’opinion et que grandira la conscience de l’utilité des espaces publics urbains.»

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