Les psys au cœur de la tourmente

En temps de pandémie, les professionnels en santé mentale souffrent eux aussi d’anxiété et de dépression.

8 Février 2021 à 16H26, mis à jour le 10 Février 2021 à 10H15

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Il faut se préoccuper davantage de la santé psychologique de ces aidants de l'ombre, dont l'expertise est essentielle en ces temps difficiles, soutient la professeure Pascale Brillon.
Illustration: Getty/Images

On le sait, la pandémie de COVID-19 entraîne d’importantes répercussions sur la santé psychologique. Elle affecte même les personnes qui travaillent en santé mentale – psychologues, psychiatres, travailleurs sociaux, psycho-éducateurs, intervenants en relation d’aide – et qui, depuis le début de la crise sanitaire, offrent des services essentiels à la population. C’est ce que révèle une étude réalisée par une équipe de recherche réunissant les professeurs Pascale Brillon, Alison Paradis et Frédérick L. Philippe, du Département de psychologie, Marie-Claude Geoffroy et Massimiliano Orri, de l’Université McGill. et Isabelle Ouellet-Morin, de l'Université de Montréal.

«Jusqu’à présent, diverses recherches ont porté sur les impacts de la pandémie concernant le bien-être psychologique des membres du personnel soignant dans les hôpitaux, des personnes travaillant en milieu communautaires et en éducation, rappelle Pascale Brillon. Notre étude est l’une des rares, au Québec comme ailleurs, à s’intéresser aux symptômes d’anxiété, de dépression et d’irritabilité ainsi qu’au sentiment de solitude chez les intervenants en santé mentale.»

Entre mai et juillet derniers, l’équipe de recherche a soumis un questionnaire en ligne à 616 professionnels en santé mentale et à 712 personnes représentant la population générale. «Nous avons aussi établi une comparaison entre les professionnels intervenant dans les zones où le risque de contracter la COVID-19 était plus élevé, comme Montréal et Québec, et ceux se trouvant dans des zones moins à risque, soit les régions à l’extérieur des grands centres», explique Pascale Brillon, qui dirige le Laboratoire de recherche Trauma et résilience.   

Quels symptômes ?

Les résultats de la recherche montrent que, comparativement à la population générale, les intervenants en santé mentale présentent moins de cas cliniques de dépression (19 % contre 26%) et d’anxiété (16 % contre 28 %). «Les cas cliniques renvoient à des diagnostics de dépression majeure ou de trouble d’anxiété généralisée, ce qui les  distinguent des symptômes ordinaires de tristesse ou d’anxiété», note la professeure.

Les professionnels en santé mentale qui interviennent dans les zones à risque élevé sont, toutefois, aussi déprimés et anxieux que la population générale et le sont davantage que leurs homologues dans les régions. Ils sont aussi plus irritables. Enfin, l’ensemble des professionnels éprouvent davantage de solitude que la population générale et ceux qui œuvrent dans les grands centres se sentent encore plus seuls.   

«Le fait d’intervenir dans des zones à risque élevé, où les populations sont plus souffrantes qu’ailleurs et connaissent des problèmes plus complexes – pensées suicidaires, consommation d'alcool et de drogue, anxiété due à la perte d’un emploi – constitue un stresseur supplémentaire, accroît l’épuisement professionnel et génère un grand sentiment de solitude», souligne Pascale Brillon.

Selon un sondage effectué en octobre dernier par l’Ordre des psychologues du Québec auprès de ses 8 800 membres, 86 % des répondants constataient une hausse de détresse chez leurs patients depuis le début de la pandémie et près de 40 % disaient avoir intensifié leurs activités cliniques pour offrir de l’aide tellement la demande était importante.

«La qualité des services qu’il offrent à la population risque de diminuer. Le fait de vivre, comme leurs patients, une forme de détresse émotionnelle liée à la pandémie peut affecter leur capacité d’empathie et accroître leur fatigue de compassion.» 

Pascale Brillon,

Professeure au Département de psychologie

Conséquences sociales

Les symptômes d’anxiété et de dépression manifestés par les professionnels en santé mentale peuvent avoir des conséquences sociales importantes. «La qualité des services qu’il offrent à la population risque de diminuer, observe la chercheuse. Le fait de vivre, comme leurs patients, une forme de détresse émotionnelle liée à la pandémie peut affecter leur capacité d’empathie et accroître leur fatigue de compassion.»    

Cela dit, la plupart des intervenants s’efforcent d’être bienveillants et à l’écoute de leurs patients. «Plusieurs d’entre eux sont même très exigeants envers eux-mêmes et se sentent particulièrement responsables, car ils sont conscients de l’importance de leur rôle dans le contexte de crise sanitaire», remarque Pascale Brillon.

Par ailleurs, ces professionnels possèdent des outils, des ressources adaptatives et une capacité de résilience supérieure à la moyenne des gens, ce qui leur permet de faire face à des situations difficiles. «N’empêche, dit la professeure, nous devons nous préoccuper davantage de la santé psychologique de ces aidants de l’ombre, qui sont au cœur de la tourmente et dont l’expertise est essentielle en ces temps difficiles. Dans le milieu hospitalier, les soignants travaillent en équipe et peuvent s’épauler quotidiennement. En santé mentale, les professionnels travaillent souvent seuls à la maison ou dans leur cabinet privé. Tenus par le secret professionnel, ils sont aussi moins portés à se confier à leurs collègues et même à leurs proches.»

Pascale Brillon et ses collègues envisagent de poursuivre leurs recherches sur la capacité des intervenants en santé mentale de réguler leurs émotions douloureuses et de développer des stratégies d’auto-soin.

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